Le Jura, dernier né de la Confédération depuis 1979, se faufile dans l’histoire suisse sans jamais vraiment s’imposer dans les mots fléchés. À l’inverse, Glaris, ce canton à l’identité bilingue forgée par les siècles mais que la loi ignore, s’efface carrément des manuels scolaires dès qu’on quitte la Suisse alémanique. Les cruciverbistes helvétiques, eux, aiment encore jouer la carte d’Obwald et Nidwald. Les grilles françaises, elles, préfèrent les laisser de côté, comme si ces noms appartenaient à une autre planète. Quant aux dictionnaires spécialisés, ils misent sur Uri ou Schwytz, sans se risquer à placer Appenzell Rhodes-Intérieures, trop long, trop compliqué, trop « suisse » pour le commun des joueurs.
À travers les contributions de Jean-Noël Cuénod, ces détails administratifs et linguistiques prennent une autre dimension. Il montre comment ces choix façonnent notre vision collective de l’identité suisse. Par le prisme des jeux de lettres, il interroge ce qui reste visible et ce qui disparaît, soulevant la question de la reconnaissance et de l’effacement culturel.
Jean-Noël Cuénod face aux pièges des cantons suisses dans les mots fléchés : une réflexion sur la culture populaire
Pour Jean-Noël Cuénod, la grille de mots fléchés, loin d’être anodine, déforme la réalité de la culture suisse. Pourquoi Uri, Zug, Bâle ? Parce que trois lettres, c’est rapide, efficace et sans équivoque. Ces noms s’alignent dans les cases, non pour leur place dans l’histoire, mais pour leur praticité. Et c’est là que beaucoup d’amateurs français se retrouvent piégés, peu familiers des subtilités helvétiques. Le canton suisse devient alors un terrain de jeu bien particulier, loin des divisions administratives françaises habituelles, et répond à ses propres règles.
Cette logique laisse de côté des noms porteurs d’histoire : Appenzell Rhodes-Intérieures, Fribourg, Valais. Leur absence n’est pas un oubli, c’est une question de format. Les mots longs et peu maniables n’ont pas leur place dans les grilles. Pour pimenter le tout, les abréviations cantonales à deux lettres (BE pour Berne, GE pour Genève, VS pour Valais) s’invitent régulièrement, compliquant le défi. Le choix d’Uri, Zug et Bâle illustre une lecture pratique de la Suisse, qui gomme un peu sa richesse linguistique et politique.
Il ne s’agit pas d’un détail : cette sélection façonne la façon dont la culture populaire s’inscrit dans le jeu. Derrière ces mots courts, il y a des histoires bien plus longues. Uri, par exemple, c’est la racine de la Confédération, l’écho de Guillaume Tell, la traversée des Alpes, la signature du Pacte fédéral de 1291. Remplir une case, c’est aussi convoquer tout un imaginaire, où l’esprit du jeu s’entremêle à l’héritage européen.
Quand la rareté des cantons révèle les enjeux socioculturels du jeu selon Cuénod
Qu’on ne s’y trompe pas : le choix des cantons suisses rares dans les mots fléchés n’a rien d’anodin, affirme Jean-Noël Cuénod. Derrière Uri, Zug ou Bâle, c’est un dialogue subtil entre jeu et histoire qui se dessine. Sur vingt-six cantons, seule une poignée trouve grâce aux yeux des amateurs de mots croisés, souvent pour une question de longueur ou de sonorité. Les autres, comme Fribourg, ce pont entre la Suisse romande et alémanique, ou le Tessin, fenêtre italienne du pays, restent à la marge. La complexité linguistique semble effrayer la simplicité attendue des grilles.
Impossible de faire abstraction de l’impact de ce choix. La grille oriente la représentation de la Suisse en mettant certains territoires en avant, en laissant d’autres dans l’ombre. Uri, par exemple, n’est pas seulement pratique à caser. Il évoque la naissance de la Suisse moderne, la résistance face aux Habsbourg, le pacte de 1291, la légende de Guillaume Tell. La capitale Altdorf et le musée de Bürglen rappellent combien ce canton pèse dans l’imaginaire collectif.
Le jeu de lettres devient alors un terrain d’observation de la société. Les abréviations à deux lettres (BE pour Berne, GE pour Genève, VS pour Valais, TI pour Tessin) créent une exigence supplémentaire. Deviner « AG » pour Argovie ou « AI » pour Appenzell Rhodes-Intérieures, c’est mesurer l’écart entre la connaissance encyclopédique et l’usage courant. Ces cantons rares, loin d’être de simples chausse-trappes, révèlent comment une société trie, adapte et transmet la mémoire d’un pays.
La prochaine fois que vous remplirez une case avec « Uri » ou « Zug », souvenez-vous : ce petit mot en trois lettres porte sur ses épaules tout un pan de l’histoire suisse, attend à la frontière de la culture populaire et du patrimoine oublié. La grille, en silence, redessine la Suisse, une case à la fois.


